La chanson française se remet en piste

La chanson française se remet en piste

La chanson française se remet en piste
La chanson française se remet en piste

Libération vendredi 31 Janvier 2014 à 17:06 (Mise à jour à 17:06)

La chanson française se remet en piste par Jean Yves Leloup

Une nouvelle génération de DJ revisite avec finesse la variété des années 60 à 80, apportant une touche de modernité inédite à des titres qui passent de l’oubli au dancefloor.

Le Bateau blanc de Sacha Distel est une banale chanson, parmi tant d’autres dans l’histoire de la variété française. En 1980, l’auteur de Scoubidou y évoque paresseusement la vie d’un homme au fil de son existence, de l’adolescence à la quarantaine, le tout rythmé par un refrain inepte repris en chœur par des enfants.

Dans sa version remixée qui circule sur le Net, jouée en soirée par de prestigieux DJ comme Ivan Smagghe ou Todd Terje, cette ode à l’enfance et au paternalisme s’est transformée en un titre dancefloor aux percussions métronomiques et aux tonalités lugubres, dont les paroles désabusées se teintent de fatalisme. Son auteur, le DJ et musicien Cosmo Vitelli, s’est en effet débarrassé de son encombrant refrain, a mis en valeur certaines phrases-clés de l’original, tout en apportant une nouvelle vigueur rythmique à la musique volontiers obsédante composée à l’époque par Daniel Vangarde (producteur pour de nombreuses formations disco comme Ottawan ou Gibson Brothers et, soit dit en passant, père de Thomas Bangalter des Daft Punk).
Remixes obsédants

Sacha Distel n’est pas le seul artiste de variété à l’aura gentiment has been dont des DJ français, belges et parfois anglo-saxons se sont approprié la chanson. Depuis quelques années, une poignée d’entre eux remixe avec finesse, humour ou énergie une chanson française souvent méconnue, parfois oubliée, ou plus souvent considérée comme ringarde par les adeptes du bon goût et de la modernité.

Du Contre Vous de Gilbert Bécaud, dynamisé par les Good Old Boys, à Pierre Vassiliu, Michel Berger ou Axel Bauer, sources de remixes obsédants signés Julien Plaisir de France, en passant par Colette Magny, Joe Dassin et Annie Girardot, revus par le duo Get a Room !, de nombreux chanteurs français des années 60 à 80 ont trouvé une place de choix dans les playlists de ces DJ qui mêlent avec éclectisme les répertoires electro et pop.

Repéré dès 2006 pour son remix du Grand Sommeil d’Etienne Daho, Julien Plaisir de France fait partie des pionniers du genre. Comme beaucoup de ses confrères, élevés au cours des années 80 et 90 au son d’une pop et d’une techno volontiers anglo-saxonnes, ce DJ et musicien originaire de Bretagne, grand amateur de brocantes et de vestiges d’une France oubliée, s’est en effet amusé à revisiter les chansons de son enfance et de sa préadolescence, dont la chaleur émotionnelle lui semblait encore intacte. En guise de récréation entre deux projets discographiques, il s’est ainsi penché sur le répertoire de Michel Berger et France Gall (Ça balance pas mal à Paris, les Princes des villes), Jacques Dutronc (le Responsable), sans oublier Charles Aznavour, dont il a transformé les Plaisirs démodés et son célèbre couplet consacré au «bruit familier de la boîte à la mode» en un bel exercice de jerk convulsif. Sa méthode ? «Rajouter un synthé, des éléments rythmiques, parfois un peu de basse et de guitare pour que le son soit plus rond, et puis tenter de faire peu à peu dérailler la version originale, ou de lui "mettre un coup de poésie".»

D’autres DJ, issus de la même génération, se montrent plus respectueux vis-à-vis des chanteurs qu’ils revisitent. Le duo parisien Get a Room ! fait partie de ceux-là, même s’il s’arroge souvent le droit «de renforcer la partie rythmique voire d’ôter un ou plusieurs couplets». C’est le cas d’Annie, une version particulièrement réussie d’un titre méconnu de Joe Dassin, Annie de l’année dernière, paru en 1974, qu’ils ont réussi à transformer en une ritournelle aux paroles plus volontiers sexuelles, portées par un groove nonchalant.

Même constat pour Ursule et Grelu, un duo oublié de Bernard Fresson et Annie Girardot, que les deux DJ français ont dégarni de quelques vers, histoire d’apporter à ce titre composé par Alain Goraguer en 1974 une tonalité plus nostalgique et romantique, idéale pour débuter leurs DJ sets. Ou, plus étonnant encore, Deux Gosses dans un jardin, une relecture respectueuse de Melocoton (1963), chef-d’œuvre bluesy de Colette Magny, figure engagée, oubliée et néanmoins majeure de la chanson française.
Brûlot disco

Dans l’univers des DJ, on appelle ces versions non officielles des «edits», littéralement des montages, puisqu’ils se résument la plupart du temps à un simple toilettage respectant la structure du morceau (un remix est quant à lui réalisé à partir des pistes séparées d’un titre). Issue de la culture disco et house des années 80, la pratique de l’edit a connu depuis moins de dix ans un regain d’intérêt chez des DJ qui ont ainsi contribué à exhumer des pans oubliés de l’histoire de la soul, du rhythm & blues, du funk ou de la disco (qu’elle soit américaine, italienne ou française), avant de s’attaquer plus récemment à la chanson. Sans respect pour la législation du droit d’auteur (toujours en retard sur les pratiques), nos DJ francophiles réalisent ainsi leurs propres edits, afin de jouer en soirée des titres qui, dans leur version originale, peineraient à convaincre les danseurs ou à franchir le cap des années. C’est le cas, par exemple, d’une pénible rengaine de Jeane Manson datant de 1976, Avant de nous dire adieu, que le DJ français Kuston Beater a transformé en brûlot disco digne du duo Donna Summer-Giorgio Moroder.

Une fois joués sur les dancefloors, ces edits se diffusent à travers le Net, en streaming (notamment sur YouTube) ou en version téléchargeable. Certains sont pressés illégalement, sous des titres cryptés, à quelques centaines d’exemplaires destinés à un public d’initiés. Et lorsque ces versions pirates connaissent un succès d’estime sur la Toile et dans les clubs, elles parviennent parfois à être publiées légalement, contribuant de la sorte à sortir des artistes de l’oubli, à l’image du Beggin’ (1967) de l’Américain Frankie Valli, remis au goût du jour par Pilooski. Ou, plus récemment, du méconnu It Takes a Muscle to Fall in Love (1982) des Hollandais Spectral Display, exhumés par Get a Room !

Si Sacha Distel, Charles Aznavour ou Joe Dassin, parmi les poids lourds de la variété, ont tous eu droit à un relifting en règle (écoutez par exemple la version disco du Jardin du Luxembourg de Dassin par Tee Two Mariani), les DJ actuels se concentrent aussi sur des figures plus volontiers novatrices, et moins consensuelles. On peut citer ainsi Pierre Vassiliu, dont En vadrouille à Montpellier ou Pierre, bats ta femme ont été remixés par Guido Minisky, Prieur de La Marne ou Julien Plaisir de France. Mais aussi Bernard Lavilliers, dont trois versions de Night Bird (1981) circulent actuellement sur les dancefloors. Et plus encore Yves Simon, dont le répertoire inspire particulièrement les DJ actuels, grâce à des titres comme Au pays des merveilles de Juliet (1973) ou Qu’est-ce que sera demain ? (1981). «Yves Simon, c’est un type discret que l’on a plaisir à aimer, résume joliment Guido Minisky. On ne trouve pas chez lui de formules toutes faites, de recettes couplet-refrain. Il a une voix moderne, un son moderne, il utilise pas mal de synthétiseur, se distingue par un traitement novateur des guitares, sans oublier une forme de poésie totalement inhabituelle dans le paysage de la chanson.»

Didier Varrod, directeur de la musique à France Inter, grand défenseur de la chanson française comme de la scène electro, renchérit : «Les DJ actuels permettent de faire redécouvrir tout un pan de notre histoire, finalement peu diffusée sur des médias spécialisés comme Chante France ou Radio Nostalgie. On assiste là à la réhabilitation d’une tradition qui n’est ni celle de la nouvelle chanson française, incarnée par Souchon et Voulzy, ni celle des cabarets. Des chanteurs comme Lavilliers, Vassiliu ou Simon ont exploré, ouvert des voies, joué avec des textures sonores novatrices, tout en imaginant de nouvelles façons d’aborder le texte, sous la forme du talk over [parlé-chanté, ndlr] et de la narration. Ça fait vraiment plaisir de voir que des DJ un peu pointus nous racontent enfin que la chanson française possède une belle histoire.»
Brocante pop

Selon Guido Minisky, notre variété nationale a su aussi faire preuve d’une qualité de jeu et d’enregistrement que l’on avait rarement soupçonnée jusqu’ici : «Ma génération [il a la quarantaine, ndlr] a beaucoup entendu ces chansons à la radio, à la télé, en voiture, dans des conditions de son très spécifiques, très mauvaises. On entendait les médiums très fort et très peu les basses et les aigus. La production et les qualités d’enregistrement passaient à la trappe. Le jour où l’on peut entendre un de ces morceaux dans de vraies conditions, en club, sur une véritable sono, on perçoit alors une ligne de basse hallucinante, des guitares wah-wah, un clavinet incroyable, une batterie qui défonce. Autant de choses masquées à l’époque sous le son bas de gamme de la radio ou du téléviseur. Si vous écoutez, par exemple, la Bonne du curé d’Annie Cordy, morceau un peu pourri, certes, sur une vraie sono, vous réaliserez à quel point la ligne de basse est monstrueuse [rires]. C’est un truc funky !»

Jeff, de Get a Room !, autre quadra, insiste quant à lui sur la dimension patrimoniale de l’edit : «Ce qui est passionnant avec ce phénomène, c’est que l’on peut piocher dans tous les genres de la chanson française, la variété, le rock psychédélique des années 70, la sale pop des années 80. Il y a plein de tendances qui permettent de faire redécouvrir un patrimoine que les plus jeunes de nos auditeurs ne connaissent pas, ou dans lequel ils ne s’aventurent pas, soit parce que ce n’est pas considéré comme branché, soit parce qu’ils ne sont pas assez curieux.»

Si la pratique du mix et du remix a souvent été synonyme de modernité, une grande part des productions des DJ, et ce depuis les années 70, relève du crate-digging (littéralement, «fouillage de caisses»). Dans le hip-hop comme dans la disco, ce que l’on pourrait comparer à une certaine forme d’archéologie culturelle consiste en effet à exhumer des morceaux rares, et plus encore à réhabiliter des courants ou des labels oubliés. «On a vu apparaître ces deux dernières années pas mal de compilations consacrées par exemple au jazz contestataire des années 60 et 70, à la pop synthétique, au psychédélisme, au "cosmic disco" ou au punk, notamment grâce au label Born Bad, précise Jeff, de Get a Room ! On sent que l’on commence à aller chercher des trucs français inconnus pour les faire redécouvrir. Auparavant, tu te disais : "Je ne vais pas écouter ça, je vais passer pour un beauf." C’est désormais fini.»

Cette tendance à la brocante pop s’est accentuée ces dernières années, grâce à la numérisation et à la mise en ligne de millions de titres sur les sites de streaming, YouTube en particulier. Certains, à l’image du critique britannique Simon Reynolds, auteur de l’essai Retromania (éditions le Mot et le reste), ont parfois vu dans cette tendance une forme de déclin nostalgique de la musique pop, ce qui n’est d’ailleurs pas totalement faux. Mais il serait plutôt maladroit de voir dans ce mouvement initié par cette génération de DJ (qui tous continuent à jouer de la musique actuelle) une forme de restauration un peu rance de l’époque de Guy Lux ou de Maritie et Gilbert Carpentier. Il s’agit plutôt ici de réhabiliter des figures ou des œuvres sous-estimées, de se réapproprier son passé, de réexaminer l’histoire de la musique sous un nouveau jour, dépassant de la sorte de vieux antagonismes, que beaucoup jugent périmés, entre culture française et anglo-saxonne, underground et grand public.

Cette dynamique ne se limite d’ailleurs pas à la France. On observe le même phénomène à l’étranger, chez les DJ comme chez les collectionneurs de musique, qui redécouvrent aujourd’hui le patrimoine du rock thaïlandais, de la disco indienne ou du psychédélisme turc. Une musique tout aussi exotique pour des oreilles étrangères que les chansons de Sacha Distel, Gibert Bécaud ou Joe Dassin qui ont bercé les Trente Glorieuses.

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